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Anh Đào Traxel sur Wikipedia : le feuilleton continue

Le feuilleton Anh Đào Traxel continue avec une dépêche AFP selon laquelle l’auteur possible des propos estimés diffamatoires s’est dénoncé. Vous remarquerez que je ne parle plus de « fille adoptive des Chirac » étant donné que, malgré le matraquage médiatique des dernières semaines, Mme Traxel n’a jamais été adoptée au sens légal du terme par le couple Chirac.

La dépêche contient également des propos de son mari rapportés par l’AFP:

Estimant que ces propos portent « atteinte à son honneur », [Mme Traxel] veut désormais « lutter contre l’anonymat sur internet » et a saisi le député UMP Jean-François Copé.

« Elle se sent abandonnée, par la classe politique », et en l’absence de réaction de celle-ci, toutes étiquettes politiques confondues, est prête à faire une « grève de la faim ».

Comme je le disais dès le début de cette affaire, il est temps d’arrêter le FUD à propos du grand méchant Internet rempli d’anonymes et où tout est permis. Il est assez contradictoire de parler, dans une même dépêche, de l’identification de l’auteur d’une part, et de la « lutte contre l’anonymat sur Internet » d’autre part1.

Chronologie et statistiques

Concernant la « grève de la faim », loin de moi l’idée de minimiser l’éventuel traumatisme de Mme Traxel, mais cette réaction me semble disproportionnée (il est vrai jamais vraiment compris le principe d’une grève de la faim ; quel est l’intérêt d’une autoprivation de nourriture ?). Le « large lectorat » dont parlait Mme Traxel et qui a pu prendre connaissance des propos polémiques n’est, en tout et pour tout, que d’environ 4000 personnes, sur une période de trois mois (voir chronologie et statistiques ci-dessous).

Par ailleurs, j’ignore combien de temps a été nécessaire au dépôt de plainte, mais il est certain que si Mme Traxel s’était immédiatement manifestée auprès des bénévoles de Wikipedia2, l’impact aurait été encore moindre. Une moyenne quotidienne de 44 visiteurs, c’est très peu pour un article de Wikipedia. Je ne veux froisser l’ego de personne, mais à titre de comparaison, la biographie de Pikachu est au moins deux fois plus visitée que celle de Mme Traxel3.

Statistiques complètes de consultation de la biographie d’Anh Đào Traxel sur Wikipedia entre juin et octobre 2009

Statistiques complètes de consultation de la biographie d’Anh Đào Traxel sur Wikipedia entre juin et octobre 2009

Image disponible au format vectoriel SVG (modifiable et redimensionnable).

Méthodologie

Cette visualisation est basée sur les statistiques de consultation de l’article Anh Đào Traxel sur Wikipedia en français, ainsi que ses deux pages de redirection Anh Dao Traxel et Anh Đao Traxel4.

  • Nombre total de consultations de l’article comprenant les propos polémiques (limite haute) : 4778
  • Nombre de consultations de l’article comprenant les propos polémiques avant l’annonce de la plainte : 4025
  • Nombre total de consultations de l’article comprenant les propos polémiques entre l’annonce de la plainte et leur suppression : 753
  • Proportion du nombre de consultations, après l’annonce de la plainte, de l’article comprenant les propos polémiques : ~16%
  • Nombre de jours où les propos polémiques sont apparus dans l’article : 92
  • Moyenne quotidienne de visiteurs ayant pu voir les propos polémiques avant l’annonce de la plainte : ~44
  • Moyenne quotidienne de visiteurs ayant pu voir les propos polémiques après l’annonce de la plainte : ~376
  • Augmentation de consultation provoquée par l’annonce de la plainte : ~860%

La feuille de calcul utilisée pour le traitement des données est disponible sur simple demande (format OpenOffice.org Calc).

Notes

  1. Quand bien même l’auteur ne se serait pas dénoncé, la justice dispose généralement des outils nécessaires à l’identification des auteurs de tels propos, comme l’a montré l’investigation de l’annonce de la fausse mort de Philippe Manœuvre.
  2. Ou mieux, si elle les avait retirés elle-même.
  3. On me glisse dans l’oreillette que les Pokémon ne sont même plus à la mode.
  4. Dans la première version de cet article, les données de consultation du 21 au 27 septembre manquaient car elles n’étaient pas disponibles sur http://stats.grok.se suite à un problème technique. Je ne possédais pas les ressources nécessaires à leur extraction depuis les données brutes, mais un collègue suisse a eu la gentillesse de me les fournir (je l’en remercie). La version précédente du graphique est toujours disponible au format PNG et SVG. On voit tout l’intérêt d’un buzz médiatique pour quelqu’un qui veut accroître sa visibilité.

Non, la fille de Chirac ne porte pas plainte contre Wikipedia

Le buzz d’aujourd’hui sur Internet concerne une plainte apparemment portée par Anh Đào Traxel, la fille adoptive de Jacques Chirac, contre « Wikipedia ». J’avais abordé ce dossier il y a une dizaine de jours, suite à la publication de l’article du Parisien. Le buzz d’aujourd’hui a consisté à reprendre l’information (Anh Đào Traxel porte plainte pour diffamation contre un internaute) et à l’arranger histoire qu’elle fasse plus de bruit (elle porte aussi plainte contre Wikipedia). Retour sur l’origine du buzz et sur sa propagation.

Les mauvais élèves, qui recopient des âneries

J’ai relevé les dépêches et articles suivants. Tous évoquent le dépôt d’une plainte directe contre Wikipedia.

Une partie de ces dépêches se base sur un article du respectable arretsurimages.net (@si), publiée à 9h49. Le problème, c’est qu’@si ne fait que reprendre les informations publiées il y a une dizaine de jours dans Le Parisien, qui ne mentionnent pas de plainte contre Wikipedia, mais une plainte contre l’internaute responsable de l’éventuelle diffamation en question. En revanche, l’article d’@si cite également un article du Post ; le lien fourni par @si permet d’identifier qu’il s’agit de la première version de l’article du Post, intitulé La fille adoptive de Chirac calomniée porte plainte contre Wikipedia. Je parle de permière version, car le Post va subrepticement modifier l’article au long de la journée.

Le titre de l’article original du Post est explicite : il annonce que la plainte est dirigée contre Wikipedia. Quelques heures après la publication de l’article du Post, David Monniaux écrit un e-mail à la rédaction du Post, en demandant des précisions. Il publie également un article à ce sujet, dont je recommande la lecture.

En réponse, vers 11h, Le Post renomme l’article (sans même avoir la délicatesse de répondre à l’e-mail) ; il devient S’estimant calomniée sur Wikipedia, la fille adoptive de Chirac porte plainte. On remarque la nuance ; d’une part, Le Post ne se substitue plus au juge en décrétant que Mme Traxel est effectivement calomniée. Par ailleurs, la phrase mentionnant une plainte contre Wikipedia est retirée. Le lien vers l’article original ne fonctionne plus.

L’article est de nouveau remodifié à 18h28 ; le titre devient alors un panaché des deux précédents : S’estimant calomniée, la fille adoptive de Chirac porte plainte contre Wikipédia. L’URL reste cependant la même. La phrase retirée en fin de matinée réapparaît magiquement :

Et on apprend ce jeudi 24 septembre que Maître Yassine Bouzrou va présenter un complément de plainte contre Wikipédia, auprès du Procureur de la République d’Evry.

Difficile de suivre toutes ces modifications… Au moins, pour les pages de Wikipedia, tout est transparent, puisque l’historique des pages permet de consulter toutes les modifications qui y ont été apportées, toutes les versions précédentes, ainsi que leurs auteurs.

On notera également que l’auteur de l’article du Post est Arash Derambarsh, un spécialiste du buzz, puisque c’est lui qui s’était autoproclamé « Président de Facebook » en janvier 2008.

Les bons élèves

Les bons élèves sont 01.net et Numerama. Numerama publie un article à 16h18 : Calomniée sur Wikipedia, la fille adoptive de Jacques Chirac veut réguler le Net. L’auteur semble avoir fait quelques recherches complémentaires et ne pas s’être contenté de recopier les camarades. Il dédie même deux paragraphes à expliquer les détails de la plainte :

Selon le quotidien, le couple aurait porté plainte contre X et contre l’auteur du message auprès du procureur d’Evry ; mais la plainte contre X vise probablement à identifier l’auteur du message, et il n’y a donc vraisemblablement qu’une seule et même plainte déposée.
[...]
Il est à remarquer qu’elle ne porte pas plainte contre Wikipedia lui-même, ce qui relève d’une certaine intelligence et compréhension d’Internet. Contrairement à un journal ou une encyclopédie traditionnelle, les articles publiés sur Wikipedia ne sont pas sous la responsabilité directe de l’éditeur, protégé par la loi pour la confiance dans l’économie numérique (LCEN).

(L’emphase est de moi.) Et quand bien même une plainte serait déposée contre la Wikimedia Foundation (l’hébergeur de Wikipedia), elle serait sans objet puisque le contenu litigieux a déjà été retiré par des participants de Wikipedia.

L’article de 01.net est publié à 18h50 : La fille adoptive des Chirac poursuit un contributeur de Wikipédia. Les faits rapportés sont presque corrects. Il y a une légère erreur : l’auteur écrit qu’il faut créer un compte pour modifier une page ; c’est faux, tout internaute peut modifier une page sans créer de compte. 01.net cite également Julien Fayolle, l’un des bénévoles francophones de Wikimedia répondant aux demandes de la presse ; cela indique donc que 01.net a dû les contacter avant de publier leur article, afin de faire un minimum de recherches.

Un buzz qui s’emballe

Mais voilà, en fin de journée, il est trop tard. Le buzz a fait son effet, et l’information erronée navigue maintenant sur la toile. Détail amusant, l’article du Post était ce matin marqué comme « relu » et « vérifié par la rédaction du Post ». La deuxième version, corrigée, est retombée à l’état « brut », indiquant que l’information est « non vérifiée par la rédaction du Post » et que « l’opinion exprimée n’engage que son auteur ». De quoi inciter à la plus grande prudence quand vous lisez Le Post, même s’ils indiquent que leur information est « validée » et « vérifiée ».

De manière similaire aux blogs, les journaux ont l’habitude de se recopier l’un l’autre à la vitesse grand V. Personne ne veut passer à côté d’une info ; ils préfèrent généralement recopier des âneries plutôt que de se faire prendre de vitesse. Et puis, comme je l’écrivais plus tôt, il est de bon ton, en France, de dénigrer Wikipedia. La presse ne rate donc jamais une occasion de faire du bruit à ce sujet ; après tout, qui cela gêne-t-il ?

Anh Đào Traxel et diffamation sur Wikipedia

Le Parisien a publié un article sur le lancement d’une enquête pour diffamation dont la victime est Anh Đào Traxel, la fille adoptive de Jacques Chirac, et dont le médium est la biographie qui lui est consacrée sur Wikipedia. Je vais m’abstenir de conjecturer sur les faits, l’enquête est là pour ça. Je passe également sur les erreurs habituelles des journalistes, comme la propulsion de Julien Fayolle en « responsable de la Wikimedia Foundation », alors qu’il n’est que vice-président de l’association française des utilisateurs de Wikipedia.

Ce qui m’intéresse est la réaction de l’intéressée :

À travers sa plainte, la fille de cœur des Chirac veut faire bouger la législation autour d’Internet. « N’importe qui peut écrire n’importe quoi sur une personne dans le but de lui nuire et de la salir sans qu’il soit mis en place de système de contrôle, déplore-t-elle. Ce mal peut surprendre toute personne à n’importe quel moment et détruire ses actions ou son honorabilité. Une autorité de régulation spécifique à l’emploi d’Internet est plus que nécessaire à l’avenir. »

C’est typique : à chaque fois que quelqu’un fait les frais, sur Internet, d’un plaisantin ou d’une personne mal intentionnée, il en appelle à la mise en place d’un « système de contrôle », d’une « autorité de régulation ». Il serait temps de se rendre compte qu’il ne sera jamais possible de mettre en place une structure de contrôle a priori des publications sur Internet. L’éducation des citoyens ne se fait pas en restreignant leur liberté d’expression, mais en leur faisant réaliser que leurs actions ont des conséquences, que ce soit sur Internet ou ailleurs.

On entend régulièrement dire qu’« Internet est une zone de non-droit » (Nicolas Sarkozy, Christine Albanel); ce mythe est perpétué, souvent par des personnes peu familières avec Internet ou l’informatique en général ; et quand on ne connaît pas quelque chose, on en a peur. Internet est alors qualifié de « ‘Far West’ high-tech » (Nicolas Sarkozy), de « poubelle de l’info » (Alain Finkelkraut) ou encore de « tout-à-l’égout de la démocratie » (Denis Olivennes). En présentant Internet comme une jungle où la loi ne reigne pas, il est d’autant plus facile de faire avaler au citoyen des couleuvres aussi grosses que la loi « Hadopi » (mouture 1 ou 2, au choix). On en a vu un nouvel exemple récemment avec les réactions de l’UMP à propos du « buzz » médiatique autour du dérapage de Brice Hortefeux ; Jean-François Copé a parlé de la nécessité d’un « débat public sur la question d’Internet et de la liberté » et a déclaré qu’Internet était un « danger pour la démocratie ».

Or, le fait est qu’Internet n’est pas une zone de non-droit. L’enquête annoncée par le Parisien est la preuve que justement, les personnes mal intentionnées ne sont pas plus à l’abri sur Internet qu’ailleurs. De manière analogue, le plaisantin qui avait annoncé sur Wikipedia la mort de Philippe Maneuvre avait été retrouvé à l’issue d’une enquête, et je doute qu’il recommence de sitôt.

Mise à jour : Vous pouvez également lire l’article Non, la fille de Chirac ne porte pas plainte contre Wikipedia.