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{{Référence nécessaire}}, ou comment Wikipedia développe l’esprit critique de ses auteurs

Dessin comique représentant un homme politique, sur une estrade, donnant un discours. Un membre de l'assemblée tend un panneau « citation needed » à l'adresse de l'orateur

Wikipedia protester. Randall Munroe, CC-by-sa

Ça a commencé par une mention courte dans certains articles de Wikipedia : [citation needed]. En français, [référence nécessaire]. Ces deux mots, ajoutés à la suite d’affirmations particulièrement sujettes à caution, servent à indiquer qu’aucune source n’est pour le moment fournie concernant la provenance de cette information. Wikipedia étant modifiable par tout internaute, il est important de préciser ces sources, car elles permettent au lecteur d’évaluer la fiabilité du contenu.

C’est ensuite devenu une private joke, une blague comprise uniquement des initiés. On a ainsi vu des autocollants [citation needed] apposés sur des affiches, dans la rue, à la suite d’affirmations particulièrement péremptoires.

Xkcd, une célèbre bande dessinée sur Internet, a également consacré une planche à ce sujet (l’une de mes favorites). On y voit, lors d’un discours politique, un membre de l’assemblée tendre un panneau [citation needed] à l’adresse de l’orateur, l’invitant ainsi à fournir des références pour étayer ses affirmations et ses promesses (voir plus haut).

Panneau publicitaire représentant un burger. La publicité comporte un texte vantant les mérites du burger. Un autocollant avec le texte « citation needed » a été collé sur la publicité, à la suite du texte.

Burgers built with what you love (citation needed). Matt Mechtley, CC-by-sa

Je pense que la volonté, parfois même la manie, d’indiquer la source des informations ajoutées dans les articles de Wikipedia a un effet profond sur ses auteurs. C’est une impression que j’ai particulièrement ressentie lors des différentes rencontres avec des Wikimédiens, de France ou d’ailleurs. Ils ont souvent les mêmes réflexes, la même tendance à immédiatement exercer leur esprit critique face à n’importe quelle information.

Malgré la quantité de reproches que l’on peut faire à Wikipedia, il est au moins une influence positive que l’on doit lui reconnaître : au milieu de la quantité d’information prémâchée, prépensée que l’on subit à la télévision, la radio et sur Internet, participer à Wikipedia incite à développer et utiliser son esprit critique. En ce sens, Wikipedia crée une nouvelle génération de citoyens éveillés, qui exercent leur esprit critique face à l’information, notamment en cherchant à savoir d’où elle vient et si elle est fiable.

Ainsi, lors de la rédaction de ma thèse de doctorat, en particulier le premier chapitre, dédié à l’analyse du contexte et du travail existant, je me suis rendu compte à quel point les habitudes de « sourçage », héritées de la rédaction d’articles dans Wikipedia, faisaient maintenant partie de ma façon d’écrire. Je me sentais obligé de justifier toute affirmation par sa source : l’ouvrage, l’article de revue, le travail de référence qui permet à quiconque de vérifier les faits et éventuellement d’approfondir le sujet. Cette démarche paraît normal, car il s’agit de l’idéal de la rédaction scientifique ; pourtant, de nombreux livres, mémoires ou articles scientifiques ne font pas preuve de la même rigueur.

Certains pourront arguer que ce sens critique était déjà développé chez les Wikipédiens avant même qu’ils ne commencent à participer, et que cette catégorie de la population est plus facilement attirée par le concept de Wikipedia. Si c’est le cas, j’en suis un parfait contre-exemple. Il est vrai que j’ai également bénéficié d’une formation scientifique qui encourage la rigueur d’esprit mais, scientifique ou non, avant de m’impliquer dans Wikipedia, je n’avais pas le réflexe de mettre autant en question l’information qui m’environnait.

Pour finir, je dois reconnaître que rédiger des articles dans Wikipedia n’est pas l’unique facteur de mon changement de comportement face à l’information. En effet, il faut dire qu’à force de lire et d’entendre les aberrations proférées sans relâche par les journalistes (à propos de Wikipedia notamment, mais pas seulement), ma confiance en la presse en a pris un sacré coup. Voire même, a été totalement anéantie.

Anh Đào Traxel sur Wikipedia : le feuilleton continue

Le feuilleton Anh Đào Traxel continue avec une dépêche AFP selon laquelle l’auteur possible des propos estimés diffamatoires s’est dénoncé. Vous remarquerez que je ne parle plus de « fille adoptive des Chirac » étant donné que, malgré le matraquage médiatique des dernières semaines, Mme Traxel n’a jamais été adoptée au sens légal du terme par le couple Chirac.

La dépêche contient également des propos de son mari rapportés par l’AFP:

Estimant que ces propos portent « atteinte à son honneur », [Mme Traxel] veut désormais « lutter contre l’anonymat sur internet » et a saisi le député UMP Jean-François Copé.

« Elle se sent abandonnée, par la classe politique », et en l’absence de réaction de celle-ci, toutes étiquettes politiques confondues, est prête à faire une « grève de la faim ».

Comme je le disais dès le début de cette affaire, il est temps d’arrêter le FUD à propos du grand méchant Internet rempli d’anonymes et où tout est permis. Il est assez contradictoire de parler, dans une même dépêche, de l’identification de l’auteur d’une part, et de la « lutte contre l’anonymat sur Internet » d’autre part1.

Chronologie et statistiques

Concernant la « grève de la faim », loin de moi l’idée de minimiser l’éventuel traumatisme de Mme Traxel, mais cette réaction me semble disproportionnée (il est vrai jamais vraiment compris le principe d’une grève de la faim ; quel est l’intérêt d’une autoprivation de nourriture ?). Le « large lectorat » dont parlait Mme Traxel et qui a pu prendre connaissance des propos polémiques n’est, en tout et pour tout, que d’environ 4000 personnes, sur une période de trois mois (voir chronologie et statistiques ci-dessous).

Par ailleurs, j’ignore combien de temps a été nécessaire au dépôt de plainte, mais il est certain que si Mme Traxel s’était immédiatement manifestée auprès des bénévoles de Wikipedia2, l’impact aurait été encore moindre. Une moyenne quotidienne de 44 visiteurs, c’est très peu pour un article de Wikipedia. Je ne veux froisser l’ego de personne, mais à titre de comparaison, la biographie de Pikachu est au moins deux fois plus visitée que celle de Mme Traxel3.

Statistiques complètes de consultation de la biographie d’Anh Đào Traxel sur Wikipedia entre juin et octobre 2009

Statistiques complètes de consultation de la biographie d’Anh Đào Traxel sur Wikipedia entre juin et octobre 2009

Image disponible au format vectoriel SVG (modifiable et redimensionnable).

Méthodologie

Cette visualisation est basée sur les statistiques de consultation de l’article Anh Đào Traxel sur Wikipedia en français, ainsi que ses deux pages de redirection Anh Dao Traxel et Anh Đao Traxel4.

  • Nombre total de consultations de l’article comprenant les propos polémiques (limite haute) : 4778
  • Nombre de consultations de l’article comprenant les propos polémiques avant l’annonce de la plainte : 4025
  • Nombre total de consultations de l’article comprenant les propos polémiques entre l’annonce de la plainte et leur suppression : 753
  • Proportion du nombre de consultations, après l’annonce de la plainte, de l’article comprenant les propos polémiques : ~16%
  • Nombre de jours où les propos polémiques sont apparus dans l’article : 92
  • Moyenne quotidienne de visiteurs ayant pu voir les propos polémiques avant l’annonce de la plainte : ~44
  • Moyenne quotidienne de visiteurs ayant pu voir les propos polémiques après l’annonce de la plainte : ~376
  • Augmentation de consultation provoquée par l’annonce de la plainte : ~860%

La feuille de calcul utilisée pour le traitement des données est disponible sur simple demande (format OpenOffice.org Calc).

Notes

  1. Quand bien même l’auteur ne se serait pas dénoncé, la justice dispose généralement des outils nécessaires à l’identification des auteurs de tels propos, comme l’a montré l’investigation de l’annonce de la fausse mort de Philippe Manœuvre.
  2. Ou mieux, si elle les avait retirés elle-même.
  3. On me glisse dans l’oreillette que les Pokémon ne sont même plus à la mode.
  4. Dans la première version de cet article, les données de consultation du 21 au 27 septembre manquaient car elles n’étaient pas disponibles sur http://stats.grok.se suite à un problème technique. Je ne possédais pas les ressources nécessaires à leur extraction depuis les données brutes, mais un collègue suisse a eu la gentillesse de me les fournir (je l’en remercie). La version précédente du graphique est toujours disponible au format PNG et SVG. On voit tout l’intérêt d’un buzz médiatique pour quelqu’un qui veut accroître sa visibilité.

Non, la fille de Chirac ne porte pas plainte contre Wikipedia

Le buzz d’aujourd’hui sur Internet concerne une plainte apparemment portée par Anh Đào Traxel, la fille adoptive de Jacques Chirac, contre « Wikipedia ». J’avais abordé ce dossier il y a une dizaine de jours, suite à la publication de l’article du Parisien. Le buzz d’aujourd’hui a consisté à reprendre l’information (Anh Đào Traxel porte plainte pour diffamation contre un internaute) et à l’arranger histoire qu’elle fasse plus de bruit (elle porte aussi plainte contre Wikipedia). Retour sur l’origine du buzz et sur sa propagation.

Les mauvais élèves, qui recopient des âneries

J’ai relevé les dépêches et articles suivants. Tous évoquent le dépôt d’une plainte directe contre Wikipedia.

Une partie de ces dépêches se base sur un article du respectable arretsurimages.net (@si), publiée à 9h49. Le problème, c’est qu’@si ne fait que reprendre les informations publiées il y a une dizaine de jours dans Le Parisien, qui ne mentionnent pas de plainte contre Wikipedia, mais une plainte contre l’internaute responsable de l’éventuelle diffamation en question. En revanche, l’article d’@si cite également un article du Post ; le lien fourni par @si permet d’identifier qu’il s’agit de la première version de l’article du Post, intitulé La fille adoptive de Chirac calomniée porte plainte contre Wikipedia. Je parle de permière version, car le Post va subrepticement modifier l’article au long de la journée.

Le titre de l’article original du Post est explicite : il annonce que la plainte est dirigée contre Wikipedia. Quelques heures après la publication de l’article du Post, David Monniaux écrit un e-mail à la rédaction du Post, en demandant des précisions. Il publie également un article à ce sujet, dont je recommande la lecture.

En réponse, vers 11h, Le Post renomme l’article (sans même avoir la délicatesse de répondre à l’e-mail) ; il devient S’estimant calomniée sur Wikipedia, la fille adoptive de Chirac porte plainte. On remarque la nuance ; d’une part, Le Post ne se substitue plus au juge en décrétant que Mme Traxel est effectivement calomniée. Par ailleurs, la phrase mentionnant une plainte contre Wikipedia est retirée. Le lien vers l’article original ne fonctionne plus.

L’article est de nouveau remodifié à 18h28 ; le titre devient alors un panaché des deux précédents : S’estimant calomniée, la fille adoptive de Chirac porte plainte contre Wikipédia. L’URL reste cependant la même. La phrase retirée en fin de matinée réapparaît magiquement :

Et on apprend ce jeudi 24 septembre que Maître Yassine Bouzrou va présenter un complément de plainte contre Wikipédia, auprès du Procureur de la République d’Evry.

Difficile de suivre toutes ces modifications… Au moins, pour les pages de Wikipedia, tout est transparent, puisque l’historique des pages permet de consulter toutes les modifications qui y ont été apportées, toutes les versions précédentes, ainsi que leurs auteurs.

On notera également que l’auteur de l’article du Post est Arash Derambarsh, un spécialiste du buzz, puisque c’est lui qui s’était autoproclamé « Président de Facebook » en janvier 2008.

Les bons élèves

Les bons élèves sont 01.net et Numerama. Numerama publie un article à 16h18 : Calomniée sur Wikipedia, la fille adoptive de Jacques Chirac veut réguler le Net. L’auteur semble avoir fait quelques recherches complémentaires et ne pas s’être contenté de recopier les camarades. Il dédie même deux paragraphes à expliquer les détails de la plainte :

Selon le quotidien, le couple aurait porté plainte contre X et contre l’auteur du message auprès du procureur d’Evry ; mais la plainte contre X vise probablement à identifier l’auteur du message, et il n’y a donc vraisemblablement qu’une seule et même plainte déposée.
[...]
Il est à remarquer qu’elle ne porte pas plainte contre Wikipedia lui-même, ce qui relève d’une certaine intelligence et compréhension d’Internet. Contrairement à un journal ou une encyclopédie traditionnelle, les articles publiés sur Wikipedia ne sont pas sous la responsabilité directe de l’éditeur, protégé par la loi pour la confiance dans l’économie numérique (LCEN).

(L’emphase est de moi.) Et quand bien même une plainte serait déposée contre la Wikimedia Foundation (l’hébergeur de Wikipedia), elle serait sans objet puisque le contenu litigieux a déjà été retiré par des participants de Wikipedia.

L’article de 01.net est publié à 18h50 : La fille adoptive des Chirac poursuit un contributeur de Wikipédia. Les faits rapportés sont presque corrects. Il y a une légère erreur : l’auteur écrit qu’il faut créer un compte pour modifier une page ; c’est faux, tout internaute peut modifier une page sans créer de compte. 01.net cite également Julien Fayolle, l’un des bénévoles francophones de Wikimedia répondant aux demandes de la presse ; cela indique donc que 01.net a dû les contacter avant de publier leur article, afin de faire un minimum de recherches.

Un buzz qui s’emballe

Mais voilà, en fin de journée, il est trop tard. Le buzz a fait son effet, et l’information erronée navigue maintenant sur la toile. Détail amusant, l’article du Post était ce matin marqué comme « relu » et « vérifié par la rédaction du Post ». La deuxième version, corrigée, est retombée à l’état « brut », indiquant que l’information est « non vérifiée par la rédaction du Post » et que « l’opinion exprimée n’engage que son auteur ». De quoi inciter à la plus grande prudence quand vous lisez Le Post, même s’ils indiquent que leur information est « validée » et « vérifiée ».

De manière similaire aux blogs, les journaux ont l’habitude de se recopier l’un l’autre à la vitesse grand V. Personne ne veut passer à côté d’une info ; ils préfèrent généralement recopier des âneries plutôt que de se faire prendre de vitesse. Et puis, comme je l’écrivais plus tôt, il est de bon ton, en France, de dénigrer Wikipedia. La presse ne rate donc jamais une occasion de faire du bruit à ce sujet ; après tout, qui cela gêne-t-il ?

La relève du maljournalisme est assurée

Je me tiens régulièrement informé de ce qui est écrit à propos de Wikipedia et de Wikimedia dans la presse et sur le web, notamment afin de rédiger ma rubrique Actualités Wikimedia. Ce matin, j’ai découvert un article presque anthologique, rédigé par « Maryse Tessier, 24 ans, journaliste pigiste engagée. »1 Il est présenté comme une analyse personnelle2, alors que le titre, L’encyclopédie Wikipedia est-elle victime de son succès, est une traduction mot pour mot de l’article de time.com que j’évoquais hier.

Je vous invite à lire l’article en question avant de lire mes commentaires3. L’article commence ainsi :

Naïfs sont ceux qui croient que la chevauchée enchantée de Wikipedia allait durer éternellement.

Ça commence bien. En une seule phrase introductive, une part non négligeable des internautes se fait qualifier de naïfs (ça fait toujours plaisir) et on a droit à une prédiction péremptoire boule-de-cristal. Par ailleurs, l’existence de Wikipedia depuis sa création en 2001 peut difficilement être qualifiée de « chevauchée enchantée » ; ce n’est pas parce que les articles de Wikipedia bénéficient, malgré eux, d’une excellente visibilité dans les moteurs de recherche, que le quotidien de Wikipedia est particulièrement glorieux. En particulier en France, où il est généralement de bon ton, parmi les élites intellectuelles qui ont voix dans les media, de mépriser cet outil qui permet aux masses de partager le savoir et qui salit la Vraie Culture.

Par ailleurs, il est mal avisé de prédire la mort de Wikipedia. En janvier 2007, Francis Marmande s’était fendu d’un article, méprisant au possible, dans Le Monde, dans lequel il prédisait que « dans deux ans Wikipédia aura[it] laissé une trace aussi indélébile que le hula hoop, le Teppaz et la Juvaquatre ». Nous sommes deux ans et demi après, et Wikipedia est dans le top 10 des sites web les plus visités au monde.

Depuis sa création en 2001, l’encyclopédie a cru de façon exponentielle, comme tout bon site que nous retrouvons sur le Web.

L’encyclopédie n’a rien cru du tout. Elle a crû, par contre. Orthographe à part, que comprendre de cette phrase ? Que tous les « sites » croissent de façon exponentielle ? Ou seulement les « bons » ? Que les « mauvais » sites ne croissent pas ? Encore des généralités pour masquer l’absence de recherche documentaire et d’analyse sérieuse.

Jusqu’à environ deux ans, les utilisateurs de Wikipedia ajoutaient, en moyenne, 2 200 articles par jour. La version anglaise du site a atteint trois millions d’articles en août, surpassant l’encyclopédie chinoise Yongle, vieille de plus de 600 ans.

D’où proviennent ces nombres ? Ah, toujours du même article de time.com, que l’auteur reprend sans citer la source.

Or, au début de 2007, la courbe de croissance de Wikipedia a atteint un plateau. Les utilisateurs sont devenus plus craintifs. Aucune modification n’était apportée, aucun article n’était créé. Wikipedia a finalement atteint un sommet en mars 2007. 820 000 auteurs.

Lis-je bien ? L’auteur affirme que début 2007, plus aucune modification n’était effectuée et plus aucun article créé. C’est tout simplement… faux ; et assez hilarant. Pas moins de 17000 nouveaux articles ont été créés sur Wikipedia en français en janvier 20074. Il y a toujours aujourd’hui plusieurs dizaines de modifications à la minute sur la seule version francophone de Wikipedia, et ce ne sont pas les créations de nouvelles pages qui manquent non plus.

Par ailleurs, il y a contradiction flagrante dans ces quelques phrases : l’auteur annonce que Wikipedia en anglais vient d’atteindre les 3 millions d’articles en août 2009, mais avance que Wikipedia ne croît plus depuis deux ans. Sachant qu’en janvier 2007, Wikipedia en anglais comptait environ 1,5 million d’articles, sa taille n’a fait « que » doubler en deux ans. Pas mal pour un site qui stagne.

Le nombre de participants est également sorti de son contexte. Les statistiques officielles de Wikipedia en français indiquent certes que le nombre total de participants tend à se stabiliser. Est-ce à dire que Wikipedia ne recrute plus de participants ? Bien sûr que non. Certains participants partent, d’autres arrivent, il existe une véritable dynamique (qui mériterait une analyse en profondeur).

Mais alors, qu’est-ce qui explique ce ralentissement? Une seule et unique explication subsiste.

C’est évident ; plusieurs facteurs ne sauraient entrer en compte. Après tout, on parle d’analyser le dynamisme d’un site web alimenté par des centaines de milliers de participants, et consulté par des millions d’internautes. Non, vraiment, il serait absurde de penser qu’un tel phénomène est soumis à l’influence de nombreux facteurs (humains comme technologiques). Il ne peut y avoir qu’une seule raison, et cette raison, l’auteur va nous la donner.

Wikipedia a atteint la limite naturelle d’expansion des connaissances.

Ben voyons. Ça y est, les copains, vous pouvez arrêter d’écrire. On a fini !

Plus sérieusement, l’auteur passe complètement à côté de facteurs cruciaux tels que :

  • l’évolution (qualitative) de la population de participants
  • la difficulté qu’ont certains participants avec l’outil informatique, et l’interface complexe de Wikipedia en particulier (d’où des efforts actuellement faits pour en améliorer l’ergonomie)
  • le passage d’une phase de croissance « exponentielle » à une phase de croissance plus faible, mais dominée par la maturation et l’amélioration des articles existants.

Et puis, quand bien même le nombre d’articles de Wikipedia se stabiliserait plus ou moins, en quoi serait-ce un signe que l’encyclopédie est « victime de son succès » ?

Au début, monsieur et madame tout-le-monde (pas des tit-clins, on s’entend) publiait des articles sur l’histoire de chaque ville du pays dans lequel ils habitent, sur les personnages d’une série télévisée, etc. À quoi peut-on, maintenant, s’attendre de plus? À des articles sur l’esotérisme?

Je passe sur la faute d’accord et sur le mépris de l’ésotérisme. Je signale par contre que de nombreuses villes attendent encore qu’on leur consacre un article digne de ce nom, qui ne soit pas qu’une simple accumulation de données statistiques générées automatiquement (il y en a encore plusieurs milliers rien que pour la France).

Toujours est-il que le fondateur de Wikipedia, Michael Snow, demeure confiant de la pérennité de son site. Selon lui, son encyclopédie est une ressource précieuse, un modèle de collaboration en ligne.

Soupir. L’appel aux bénévoles pour le plan stratégique, actuellement lié depuis toutes les pages de Wikipedia, est pourtant explicite : Michael Snow est le Président de la Wikimedia Foundation (Chair of the Board of Trustees) ; c’est Jimmy Wales qui est le fondateur de Wikipedia. Un minimum de recherche documentaire aurait permis d’éviter une erreur aussi grossière.

Toutefois, les problèmes rencontrés par l’encyclopédie montrent bel et bien les limites du Web 2.0. Après tout, lorsqu’une communauté idéalisée prend de l’expansion, elle risque de devenir dysfonctionnelle. Comme tout autre organisation.

Quels sont les problèmes rencontrés par l’encyclopédie ? Quelles sont les limites du web 2.0 ? Voilà les questions intéressantes ; voilà les sujets qui méritent d’être développés et qui sont suceptibles d’une réelle analyse. Malheureusement, elles n’arrivent qu’à la fin et ne sont pas développées au-delà des généralités péremptoires.

En résumé, cet article est du réchauffé immangeable dans lequel on a en plus fait tomber la salière. Un exemple classique de blog qui cherche à exister en faisant du contenu rapide bâti sur des généralités, des affirmations péremptoires et en négligeant les analyses de fond. L’auteur indique que son objectif est de « Se faire lire! » Au moins, c’est honnête. Ce n’est pas comme si l’objectif d’un journaliste était d’informer.

Notes et références

  1. J’avais décidé, dans un premier temps, de masquer le nom complet de l’auteur, afin de lui éviter de traîner cette boulette ; la mémoire de Google est impitoyable. Comme elle assume finalement son erreur, je l’ai restauré.
  2. Voir le microblog associé sur twitter « Wikipedia est-elle victime de son succès? Je me le demande… »
  3. J’ai changé le lien ; l’article a été supprimé quand j’ai indiqué mon article à l’auteur en commentaire. Elle est finalement revenue sur sa décision et a republié son billet, en changeant le titre, et en y ajoutant un complément à mon adresse
  4. Voir les statistiques officielles.

Journées du patrimoine sur Wikipedia : une fausse bonne idée

Si vous avez visité Wikipedia ces derniers jours, vous n’avez pas pu manquer le gros bandeau d’annonce en haut de chaque page, qui vous invitait à prendre des photos pour illustrer Wikipedia à l’occasion des Journées du patrimoine. Je suis pour le moins dubitatif devant cette initiative. Sur le principe, bien entendu, je ne peux qu’être d’accord : inciter les lecteurs à participer à Wikipedia est une noble cause, et leur proposer de faire ce premier pas en partageant des photos à l’occasion des journées du patrimoine est une excellente idée. Mais dans la pratique, la mise en place a été calamiteuse.

Appel aux internautes

L’appel a été fait par le biais du « sitenotice », c’est à dire l’emplacement réservé, en haut de chaque page de Wikipedia, aux annonces majeures. Une telle exposition a entraîné une reprise de l’appel par des sites à fort trafic comme ecrans.fr, 01.net et le Standblog de Tristan Nitot. La page en question a reçu plus de 26000 visites en quatre jours.

Le problème est que cette opération a été improvisée à la dernière minute. Certes, l’idée est louable ; on peut partir du principe que « ça ne coûte rien d’essayer » et qu’« on verra bien si ça marche ». Mon opinion est que, justement, non seulement ça n’a pas marché (50 clichés obtenus pour 26000 visites), mais en plus, ça a coûté d’essayer.

Ergonomie de Commons

Tenter de recruter des participants en leur proposant de partager leurs photos est une excellente idée sur le papier : partager ses photos est plus simple que d’aller faire des recherches en bibliothèque et de passer des heures à rédiger un article sur un sujet complexe. Mais voilà : l’ergonomie du procédé d’import de fichiers multimedia est extrêmement pauvre ; même les participants réguliers de Wikipedia évitent Commons pour cette raison. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que la Ford Foundation a accordé une bourse de 300 000$ à la Wikimedia Foundation pour améliorer l’ergonomie du téléchargement de fichiers.

Afin d’éviter de décourager les bonnes volontés, j’ai donc suggéré de n’afficher l’appel que pour les « utilisateurs enregistrés », c’est à dire les participants de Wikipedia ou les lecteurs qui ont créé un compte. Les participants actuels sont habitués à la complexité du processus d’import de fichier multimedia sur Commons. Techniquement, la modification était triviale ; l’objectif était de ne pas faire peur aux possibles nouvelles recrues en les confrontant à la complexité du processus d’import de fichier multimedia.

Ma suggestion a été ignorée. Par contre, l’initiateur de cette opération, qui avait lui aussi pris conscience de ce problème, a proposé une alternative : que les internautes puissent envoyer par e-mail les photos qu’ils prendraient au cours de leurs visites du week-end. Et là, je ne peux m’empêcher de tiquer.

Envoyer les clichés par e-mail : un nid à problèmes

L’envoi par e-mail pose un certain nombre de problèmes :

  • des problèmes légaux : qui est responsable en cas de problème ? Le modèle actuel de Wikipedia est que chaque internaute qui modifie une page ou importe un fichier est responsable de ses actes. Si un bénévole importe sur Wikipedia une image envoyée par e-mail par une autre personne et l’image s’avère violer le droit d’auteur, qui est responsable ? Ce type de fonctionnement met le bénévole dans une situation juridique inconfortable.
  • des problèmes techniques : l’e-mail n’a jamais été adapté pour envoyer ou recevoir des photos. Il y a quelques années, quand les modems bas débit étaient encore la norme pour la majorité des foyers, il était inconcevable d’envoyer plus d’une ou deux photos en pièce jointe par e-mail, et ce même si les fichiers étaient moins volumineux qu’aujourd’hui. En 2009, le haut débit s’est davantage répandu, mais les appareils photo numériques ont également progressé ; la taille actuelle des photos générées par les appareils photo numériques est généralement de 4 à 5 Mo par photo. Par ailleurs, rares sont les messageries qui autorisent des pièces jointes de plusieurs mega-octets (en envoi comme en réception).
  • des problèmes de ressources humaines : même si les serveurs de messagerie de la Wikimedia Foundation peuvent tenir la charge, qu’en est-il des ressources humaines bénévoles pour traiter tout le courrier entrant ? Les courriers régulièrement envoyés à la Wikimedia Foundation sont traités par les bénévoles de « l’équipe OTRS », qui doit son nom à l’outil utilisé pour gérer ce courrier. En tant que l’un des gestionnaires du système OTRS de Wikimedia, je m’assure régulièrement que les réponses aux e-mails sont envoyées dans un délai suffisamment court. L’opération des journées du patrimoine a été lancée sans concertation aucune avec l’équipe OTRS, qui doit maintenant faire face à l’afflux (heureusement restreint) des photos envoyées. C’est un peu comme si, pour votre fête d’anniversaire, vous disiez à vos invités d’aller garer leur voiture chez votre voisin, parce que vous n’avez pas assez de place chez vous, mais sans lui demander son avis.

Le dernier problème (et non le moindre) que je vois avec l’opération telle qu’elle a été menée est qu’elle donne l’illusion d’un changement de modèle de Wikipedia, où désormais l’internaute soumet un contenu qui est accepté ou pas par l’équipe de Wikipedia. Illusion d’ailleurs marquée par l’article d’ecrans.fr, qui indique que « les administrateurs proposent d’envoyer directement ses clichés [par e-mail] ». Les « administrateurs » ne proposent rien du tout ; les administrateurs n’ont pas de responsabilité éditoriale ou manageriale, ils ne sont que des participants comme les autres qui ont juste accès à quelques outils techniques supplémentaires de maintenance. Et en aucun cas le rôle des administrateurs n’est de valider a priori ou non les contenus photographiques soumis par les internautes. Le rôle des administrateurs est de supprimer a posteriori les contenus non acceptables qui sont portés à leur attention par la communauté. Il est impératif d’éviter la confusion avec un système modéré a priori, surtout dans le contexte actuel de l’activation prochaine des Flagged Revisions sur Wikipedia en anglais, qu’un grand nombre de journaux présentent comme un changement du modèle de Wikipedia.

Wikipedia n’a pas d’échéance à respecter

Ce n’est pourtant pas comme si les initiatives similaires manquaient : Wikiportret est une plate-forme lancée par Wikimedia Nederland où les internautes peuvent proposer leurs photographies de célébrités ; PikiWiki est un projet de Wikimedia Israel destiné à faciliter le partage sur Commons de photos d’archives conservées dans les greniers. Mais voilà, l’opération « Journées du Patrimoine » sur Wikipedia n’a pas été préparée ; elle a été organisée à la va-vite, à la dernière minute, avec les moyens du bord.

Parfois, il est préférable de réfléchir un peu plus avant de se lancer dans une opération de ce genre. Wikipedia n’a pas d’échéance à respecter ; ce n’est pas un drame si les articles des monuments français restent peu illustrés pendant encore un an. D’ici un an, le projet Multimedia Usability aura, je l’espère, considérablement amélioré l’ergonomie du processus d’import de fichier multimedia ; il sera alors temps de recruter de nouveaux participants.