La relève du maljournalisme est assurée

Je me tiens régulièrement informé de ce qui est écrit à propos de Wikipedia et de Wikimedia dans la presse et sur le web, notamment afin de rédiger ma rubrique Actualités Wikimedia. Ce matin, j’ai découvert un article presque anthologique, rédigé par « Maryse Tessier, 24 ans, journaliste pigiste engagée. »1 Il est présenté comme une analyse personnelle2, alors que le titre, L’encyclopédie Wikipedia est-elle victime de son succès, est une traduction mot pour mot de l’article de time.com que j’évoquais hier.

Je vous invite à lire l’article en question avant de lire mes commentaires3. L’article commence ainsi :

Naïfs sont ceux qui croient que la chevauchée enchantée de Wikipedia allait durer éternellement.

Ça commence bien. En une seule phrase introductive, une part non négligeable des internautes se fait qualifier de naïfs (ça fait toujours plaisir) et on a droit à une prédiction péremptoire boule-de-cristal. Par ailleurs, l’existence de Wikipedia depuis sa création en 2001 peut difficilement être qualifiée de « chevauchée enchantée » ; ce n’est pas parce que les articles de Wikipedia bénéficient, malgré eux, d’une excellente visibilité dans les moteurs de recherche, que le quotidien de Wikipedia est particulièrement glorieux. En particulier en France, où il est généralement de bon ton, parmi les élites intellectuelles qui ont voix dans les media, de mépriser cet outil qui permet aux masses de partager le savoir et qui salit la Vraie Culture.

Par ailleurs, il est mal avisé de prédire la mort de Wikipedia. En janvier 2007, Francis Marmande s’était fendu d’un article, méprisant au possible, dans Le Monde, dans lequel il prédisait que « dans deux ans Wikipédia aura[it] laissé une trace aussi indélébile que le hula hoop, le Teppaz et la Juvaquatre ». Nous sommes deux ans et demi après, et Wikipedia est dans le top 10 des sites web les plus visités au monde.

Depuis sa création en 2001, l’encyclopédie a cru de façon exponentielle, comme tout bon site que nous retrouvons sur le Web.

L’encyclopédie n’a rien cru du tout. Elle a crû, par contre. Orthographe à part, que comprendre de cette phrase ? Que tous les « sites » croissent de façon exponentielle ? Ou seulement les « bons » ? Que les « mauvais » sites ne croissent pas ? Encore des généralités pour masquer l’absence de recherche documentaire et d’analyse sérieuse.

Jusqu’à environ deux ans, les utilisateurs de Wikipedia ajoutaient, en moyenne, 2 200 articles par jour. La version anglaise du site a atteint trois millions d’articles en août, surpassant l’encyclopédie chinoise Yongle, vieille de plus de 600 ans.

D’où proviennent ces nombres ? Ah, toujours du même article de time.com, que l’auteur reprend sans citer la source.

Or, au début de 2007, la courbe de croissance de Wikipedia a atteint un plateau. Les utilisateurs sont devenus plus craintifs. Aucune modification n’était apportée, aucun article n’était créé. Wikipedia a finalement atteint un sommet en mars 2007. 820 000 auteurs.

Lis-je bien ? L’auteur affirme que début 2007, plus aucune modification n’était effectuée et plus aucun article créé. C’est tout simplement… faux ; et assez hilarant. Pas moins de 17000 nouveaux articles ont été créés sur Wikipedia en français en janvier 20074. Il y a toujours aujourd’hui plusieurs dizaines de modifications à la minute sur la seule version francophone de Wikipedia, et ce ne sont pas les créations de nouvelles pages qui manquent non plus.

Par ailleurs, il y a contradiction flagrante dans ces quelques phrases : l’auteur annonce que Wikipedia en anglais vient d’atteindre les 3 millions d’articles en août 2009, mais avance que Wikipedia ne croît plus depuis deux ans. Sachant qu’en janvier 2007, Wikipedia en anglais comptait environ 1,5 million d’articles, sa taille n’a fait « que » doubler en deux ans. Pas mal pour un site qui stagne.

Le nombre de participants est également sorti de son contexte. Les statistiques officielles de Wikipedia en français indiquent certes que le nombre total de participants tend à se stabiliser. Est-ce à dire que Wikipedia ne recrute plus de participants ? Bien sûr que non. Certains participants partent, d’autres arrivent, il existe une véritable dynamique (qui mériterait une analyse en profondeur).

Mais alors, qu’est-ce qui explique ce ralentissement? Une seule et unique explication subsiste.

C’est évident ; plusieurs facteurs ne sauraient entrer en compte. Après tout, on parle d’analyser le dynamisme d’un site web alimenté par des centaines de milliers de participants, et consulté par des millions d’internautes. Non, vraiment, il serait absurde de penser qu’un tel phénomène est soumis à l’influence de nombreux facteurs (humains comme technologiques). Il ne peut y avoir qu’une seule raison, et cette raison, l’auteur va nous la donner.

Wikipedia a atteint la limite naturelle d’expansion des connaissances.

Ben voyons. Ça y est, les copains, vous pouvez arrêter d’écrire. On a fini !

Plus sérieusement, l’auteur passe complètement à côté de facteurs cruciaux tels que :

  • l’évolution (qualitative) de la population de participants
  • la difficulté qu’ont certains participants avec l’outil informatique, et l’interface complexe de Wikipedia en particulier (d’où des efforts actuellement faits pour en améliorer l’ergonomie)
  • le passage d’une phase de croissance « exponentielle » à une phase de croissance plus faible, mais dominée par la maturation et l’amélioration des articles existants.

Et puis, quand bien même le nombre d’articles de Wikipedia se stabiliserait plus ou moins, en quoi serait-ce un signe que l’encyclopédie est « victime de son succès » ?

Au début, monsieur et madame tout-le-monde (pas des tit-clins, on s’entend) publiait des articles sur l’histoire de chaque ville du pays dans lequel ils habitent, sur les personnages d’une série télévisée, etc. À quoi peut-on, maintenant, s’attendre de plus? À des articles sur l’esotérisme?

Je passe sur la faute d’accord et sur le mépris de l’ésotérisme. Je signale par contre que de nombreuses villes attendent encore qu’on leur consacre un article digne de ce nom, qui ne soit pas qu’une simple accumulation de données statistiques générées automatiquement (il y en a encore plusieurs milliers rien que pour la France).

Toujours est-il que le fondateur de Wikipedia, Michael Snow, demeure confiant de la pérennité de son site. Selon lui, son encyclopédie est une ressource précieuse, un modèle de collaboration en ligne.

Soupir. L’appel aux bénévoles pour le plan stratégique, actuellement lié depuis toutes les pages de Wikipedia, est pourtant explicite : Michael Snow est le Président de la Wikimedia Foundation (Chair of the Board of Trustees) ; c’est Jimmy Wales qui est le fondateur de Wikipedia. Un minimum de recherche documentaire aurait permis d’éviter une erreur aussi grossière.

Toutefois, les problèmes rencontrés par l’encyclopédie montrent bel et bien les limites du Web 2.0. Après tout, lorsqu’une communauté idéalisée prend de l’expansion, elle risque de devenir dysfonctionnelle. Comme tout autre organisation.

Quels sont les problèmes rencontrés par l’encyclopédie ? Quelles sont les limites du web 2.0 ? Voilà les questions intéressantes ; voilà les sujets qui méritent d’être développés et qui sont suceptibles d’une réelle analyse. Malheureusement, elles n’arrivent qu’à la fin et ne sont pas développées au-delà des généralités péremptoires.

En résumé, cet article est du réchauffé immangeable dans lequel on a en plus fait tomber la salière. Un exemple classique de blog qui cherche à exister en faisant du contenu rapide bâti sur des généralités, des affirmations péremptoires et en négligeant les analyses de fond. L’auteur indique que son objectif est de « Se faire lire! » Au moins, c’est honnête. Ce n’est pas comme si l’objectif d’un journaliste était d’informer.

Notes et références

  1. J’avais décidé, dans un premier temps, de masquer le nom complet de l’auteur, afin de lui éviter de traîner cette boulette ; la mémoire de Google est impitoyable. Comme elle assume finalement son erreur, je l’ai restauré.
  2. Voir le microblog associé sur twitter « Wikipedia est-elle victime de son succès? Je me le demande… »
  3. J’ai changé le lien ; l’article a été supprimé quand j’ai indiqué mon article à l’auteur en commentaire. Elle est finalement revenue sur sa décision et a republié son billet, en changeant le titre, et en y ajoutant un complément à mon adresse
  4. Voir les statistiques officielles.
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19 Responses to La relève du maljournalisme est assurée

  1. Serein says:

    Anthologique en effet ;-)

  2. Coyau says:

    Ça soulage, hein ! ^^

  3. Darkoneko says:

    j’hésite entre rire et pleurer, quand je lis ça

  4. nojhan says:

    Wow, vraiment un des pires que j’ai lu depuis longtemps, et pourtant la barre était placé haute par Alithia…

  5. Frédéric says:

    Je ne sais pas si c’est de ta faute (ou plutôt, grâce à toi !), mais le billet a l’air d’avoir disparu de son blog il y a quelques secondes… j’ai eu le temps de le lire, et le temps de le recharger pour voir d’éventuels nouveaux commentaires que la page était introuvable… Trop tard pour éviter de laisser des traces, malheureusement :-)

    Frédéric

  6. Darkoneko says:

    le post a été supprimé du blog, apparement. La personne a du sentir la foudre arriver :)

  7. Rogue says:

    Et bizarrement, l’article en question n’est plus…
    http://lanouvelliste.wordpress.com/2009/09/23/lencyclopedie-wikipedia-est-elle-victime-de-son-succes/
    Erreur 404
    Désolé, mais vous recherchez quelque chose qui ne se trouve pas ici

    Je dis ça, je ne dis rien hein ;o)

  8. lucasbfr says:

    Pfff. Et dire que j’étais en train de faire sécher les rondins pour le bucher!

    Bon, à sa décharge c’est une stagiaire freelance, elle a surement beaucoup à apprendre (un peu de maturité et de recul?)

    Maryse T. « supprimera son blogue d’ici la fin de la journée. »

  9. ironie says:

    Ahaha ! Mordant, génial ! :)

    [imaginer ici un commentaire constructif]

  10. gede says:

    Dommage que l’article ne soit plus… il devrait être assez réjouissant, à te lire. Parmi les implicites, il y a en a un que je me permets d’ajouter, d’après ce que je crois comprendre : celui que Wikipédia ne pourrait tenir debout qu’en avançant, tel un vélo. Bref, que si on y ajoute moins de contenu, Wiki cesse d’exister. Il est normal qu’un jour le contenu cesse de croitre rapidement. Ce n’est pas un signe de dysfonctionnement, ou que plus personne ne le consulte…

  11. Switch says:

    Ah ah, jolie diatribe ! J’avoue que j’étais parti pour mettre en avant une tournure que j’aurais préférée voir au subjonctif pour souligner que tout le monde fait des erreurs, moi le premier surtout ne pratiquant plus la langue de Molière, mais… à quoi bon…

    Histoire de faire contre poids face au support dont tu jouis, je me permets de faire l’avocat du diable : la demoiselle n’a certes pas poussé aux extrêmes son travail de documentation mais si l’on considère son analyse comme un article d’opinion, je ne pense pas qu’il mérite une réaction si violente. Il va de soi que, n’ayant pas lu ledit article, je m’avance beaucoup…

    Le seul point qui me chagrine réellement pour une oeuvre journalistique, c’est le plagiat sans citer les sources… Quant-à l’orientation du texte, admets que l’objectivité n’existe nul part. Sans parler du Figaro ou de Libé, les articles écrits en France sur des évènements survenus dans l’hexagone sont très différents des mêmes articles écrits en Grande-Bretagne… Et je n’apporte aucun jugement sur l’une ou l’autre des versions.

    Dans tous les cas, j’aime beaucoup l’analyse. Seule la forme me chagrine un peu.

    • Guillaume Paumier says:

      Il est vrai que j’y suis peut-être allé fort ; je ne m’attendais pas à cette réaction de sa part, en tout cas. Mais j’ai été assez scié par la densité d’erreurs dans un texte si court. Il faut dire aussi que la jeune fille se présentait comme journaliste ; jeune, certes, mais journaliste quand même. Et honnêtement, son article était une insulte à la profession.

      On a émis l’hypothèse aujourd’hui qu’elle n’était peut-être qu’étudiante, ou stagiaire, et qu’elle n’avait pas l’expérience d’une « vraie » journaliste. Dans ce cas, je ne peux que lui conseiller à l’avenir d’éviter ce genre d’ambiguité.

      • Switch says:

        Je suis assez pragmatique dans mes approches. Sur internet, chacun peut faire comme cela lui chante, en particulier dans la myriade de blogs. Dès lors, sans régulation, tout le monde peut se proclamer être ce qu’il/elle veut, ce qui ne me gêne pas fondamentalement. En effet, les règles étant définies les mêmes pour tout le monde (c.a.d. presqu’aucune règle), il suffit de les prendre en compte. Lorsque je lis « journaliste » sur le web, je ne le prends pas au pied de la lettre. Cependant, au même titre, je ne prends pas les articles de wikipedia pour axiomes : la facilité de contribution me parait être une force mais une faiblesse également.

        Au final, si une personne peut avoir une audience, elle peut à mon sens se définir comme journaliste sur un blog. De même, il y a un grand nombre d’entreprises marketing, de consultants informatiques… qui à mon humble avis ne pigent rien (désolé pour l’expression) au business et usurpent leur titre. Idéalement, une personne qui ne respecte pas des standards de qualité sera naturellement mise sur l’arrière de la scène par son audience. C’est un idéal un peu naïf mais qui fait tout de même régulièrement loi.

        Pour finir, je ne vois pas pourquoi tu dis qu’il est bon ton de dénigrer wikipédia en France. Cela est-il un sentiment que tu partages avec beaucoup de monde ? Je ne perçois rien de tel dans les pays anglo-saxons…

        Je te souhaite bon courage et te félicite pour ton site qui me semble bien actif ;-)

      • Guillaume Paumier says:

        Pour répondre à ta dernière question, oui, je pense qu’il est raisonnable de dire qu’en France, une large partie des « intellectuels » et des personnes ayant voix dans les media aiment à dénigrer Wikipedia. Ce point mériterait une analyse plus poussée, mais je peux te dire ceci : en tant que bénévole ayant répondu aux journalistes pour leurs articles à propos de Wikipedia, il y a une réelle différence entre l’opinion générale en France et dans les autres pays (comme l’Allemagne, par exemple). Peut-être est-ce parce la France est un pays où la Culture est sacralisée. Voir également à ce sujet cet article de David Monniaux, un peu sur le même thème.

        Attention, je ne dis pas que l’opinion de la population est globalement négative, mais que les opinions des gens que la population entend ou lit (journalistes, hommes politiques, « intellectuels », etc.) sont généralement à charge contre Wikipedia. Il est plus facile de compter, sur les doigts d’une main, les personnalités qui s’expriment publiquement en faveur de Wikipedia, comme Michel Serres, qui ne sont que l’exception.

      • Guillaume Paumier says:

        Sur le même sujet, un article d’Anne-Claire Norot sur LesInrocks.com : La croisade des réacs sur le net.

  12. Guillaume Paumier says:

    Pour information, l’auteur a remis son article en ligne et y a apporté un complément d’information.

  13. Aller taper sur wikipédia en se disant journaliste pigiste engagé, ça le fait je trouve

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