Wikipedia vu par des enfants de 8 à 11 ans

Gros plan sur des ordinateurs portables OLPC alignés; une main est tendu sur l'ordinateur au premier plan

Ordinateurs OLPC (CC-by par Marcin Wichary)

Je viens de découvrir (via twitter) une vidéo intitulée « Entretiens avec des internautes de 8 à 11 ans sur leurs usages d’internet ». Ces entretiens ont apparamment été réalisés par Sophie Mateo pour un travail de MBA. Le rapport complet est également disponible au format PDF sur Slideshare: La génération numérique en France. Usages d’internet et comportements face aux moteurs de recherche.

Transcription

Je n’ai pas encore lu l’étude complète, donc je ne connais pas les conditions des entretiens. Une partie est consacrée à Wikipedia. Ci-dessous, la transcription :

— « Non, je connais pas Wikipedia »

— « À chaque fois qu’il fallait que je fasse un exposé, ou chercher quelque chose, je cherche presque tout le temps sur Wikipedia. »

— « Pour faire mes devoirs, je suis obligé de faire sur Wikipedia sinon je connais pas le titre. »

— « Souvent je vais sur Wikipedia. »
— « Ouais moi aussi. »

— « C’est comme un site internet, mais il est différent des autres sites, parce que c’est un site de recherche. C’est comme une bibliothèque, on peut trouver beaucoup de livres dessus, sauf que c’est évidemment virtuel. »

— « Wikipedia, c’est un site où on peut faire toutes les recherches qu’on veut, qui raconte vraiment tout tout tout sur la recherche. »

— « J’y vais souvent, par exemple pour les devoirs, quand on nous demande de faire une recherche, c’est dessus que je vais. »

— « Wikipedia c’est un site, tu tapes sur l’ordinateur et après c’est tous les trucs pour chercher sur les écrivains, sur la planète Terre, c’est dans l’espace, dans les maisons, tout ce qui est… plein de trucs. C’est une corvée, Wikipedia; c’est la vérité »

Commentaires

Quelques commentaires à chaud sur la video en général, et la partie sur Wikipedia en particulier :

  • Dans l’esprit des enfants, apparemment, Internet = { jeux + recherches }.
  • Wikipedia est apparemment synonyme de recherches, ce qui n’est pas surprenant vu que Wikipedia est souvent parmi les premiers résultats des moteurs de recherche.
  • Les enfants ne semblent pas conscients des limites de Wikipedia. Ils voient en Wikipedia une source d’information habituelle ; ils ne connaissent pas son mode de fonctionnement collaboratif, et ne peuvent donc pas l’utiliser avec le recul nécessaire.
  • Une conséquence du point précédent est qu’ils sont exclusivement consommateurs d’information. N’étant pas conscients du fonctionnement de Wikipedia, ils ne pensent pas à apporter de l’information eux-mêmes (sur Wikipedia ou Vikidia).

Hors-sujet

Pour finir (et un peu hors-sujet), des commentaires comme celui-là me font mourir un peu à chaque fois :

— « Normalement, quand j’allume un ordinateur, j’ai ça. » (la page d’accueil de Google)

Et également :

— « Internet, c’est dès que t’allumes un ordinateur, tu cliques sur le « e » bleu et après il y a Internet qui apparaît. »

mais la suite (par le même enfant) était délectable :

— « Des fois, ça déconne ; alors il faut éteindre, et après rallumer. »

Retour sur l’incident technique de Wikipedia le 24 mars 2010

Ce mercredi, je participais à une réunion de l’équipe technique de la Wikimedia Foundation quand Mark Bergsma, notre Networking Coordinator basé à Amsterdam, a subitement dû s’absenter ; ce n’est que quelques instants plus tard que l’équipe a réalisé la raison de son départ. Un incident de climatisation dans le data center d’Amsterdam a déclenché un mécanisme de protection des serveurs, qui se sont automatiquement arrêtés afin de se protéger de la chaleur. Le centre d’Amsterdam gère généralement le trafic des sites Wikimedia en Europe ; Wikimedia dispose de procédures automatiques afin de pallier rapidement ce type d’incident en redirigeant l’ensemble des requêtes européennes vers les serveurs situés en Floride.

Ce processus de redirection est basé sur le DNS, c’est à dire le système qui fait le lien entre un nom de domaine (par exemple, « wikipedia.org ») et l’adresse IP de la machine qui l’héberge (par exemple, « 208.80.152.2 »). Malheureusement, ce système de redirection était défaillant au moment de l’incident de climatisation. L’équipe a rapidement identifié et corrigé le problème, mais c’était trop tard : l’erreur s’était propagée sur Internet dans les bases de données DNS.

En tout et pour tout, l’incident de climatisation et l’incident de DNS interne n’ont duré que quelques minutes. Mais à cette chaîne d’incidents s’est ajouté un autre problème : les bases de données DNS sur le web ont conservé les valeurs erronées trop longtemps, malgré les consignes des serveurs de Wikimedia, qui indiquaient qu’elles devaient être corrigées rapidement. Ainsi, les utilisateurs ne pouvaient pas accéder à Wikipedia, même si Wikipedia était bien là, en parfaite santé.

Cette série d’incidents est assez semblable aux chaînes d’incidents utilisées dans l’analyse des catastrophes aériennes (modèle de Reason, aussi appelé « effet gruyère ») : pris séparément, ces problèmes ne sont pas graves, ni même visibles, mais leur combinaison a rendu Wikipedia inaccessible pendant plusieurs heures.

Cependant, ce n’est pas la fin de l’histoire.

Aussitôt le problème résolu, Mark a rapidement rédigé et publié un article sur le blog technique de Wikimedia. L’objectif était d’expliquer la cause du souci et de rassurer les utilisateurs. Mais la twittosphère était déjà en pleine ébullition, et certains utilisateurs ont eu la bonne idée d’indiquer que la passerelle sécurisée secure.wikimedia.org, elle, fonctionnait toujours. Cette passerelle, qui habituellement ne doit gérer qu’un faible trafic, a aussitôt été saturée. L’ironie, c’est que secure.wikimedia.org est hébergé sur le même serveur que le blog technique qui, du coup, n’était plus accessible. Et demander aux internautes de ne pas utiliser la passerelle sécurisée n’a eu aucun effet. Du coup, l’équipe technique a décidé de désactiver temporairement secure.wikimedia.org, afin de rendre de nouveau accessible le blog technique, et ainsi l’article qui expliquait l’origine du problème.

La situation est revenue à la normale après quelques heures, au fur et à mesure que les bases de données DNS ont mis à jour leurs entrées. secure.wikimedia.org a été réactivé peu de temps après, quand la charge serveur est redevenue raisonnable.

L’un des projets sur lesquels l’équipe technique de Wikimedia a prévu de travailler prochainement est la création d’un « indicateur de statut » (status board), qui indiquera aux utilisateurs la « santé » des sites Wikimedia à un moment donné, un peu à la manière du Google apps status dashboard. Cet indicateur, qui sera hébergé de façon indépendante, permettra de tenir les utilisateurs informés des éventuels soucis et du retour à la normale. D’autres projets sont également en cours de finalisation afin d’améliorer de façon générale les performances et la redondance de l’infrastructure opérationnelle de la Wikimedia Foundation, en accord avec les recommandations du plan stratégique. J’y reviendrai dans quelques semaines.

Stratégie de développement logiciel: Wikimedia & MediaWiki

Un insecte sur un tournesol

Un insecte sur un tournesol. (CC-by par Louise Docker)

De part la nature de mon travail, j’écris surtout des articles en anglais en ce moment. Je viens notamment de publier une série d’articles extraits d’un mémo technique que j’ai rédigé récemment. Cet ensemble de recommandations concerne essentiellement la stratégie de développement du logiciel MediaWiki au sein de la Wikimedia Foundation. Pour ceux que ça intéresse, voici les liens :

Je ne prévois pas dans l’immédiat de rédiger un résumé en français, car je ne suis pas sûr que de nombreux francophones soient intéressés.

{{Référence nécessaire}}, ou comment Wikipedia développe l’esprit critique de ses auteurs

Dessin comique représentant un homme politique, sur une estrade, donnant un discours. Un membre de l'assemblée tend un panneau « citation needed » à l'adresse de l'orateur

Wikipedia protester. Randall Munroe, CC-by-sa

Ça a commencé par une mention courte dans certains articles de Wikipedia : [citation needed]. En français, [référence nécessaire]. Ces deux mots, ajoutés à la suite d’affirmations particulièrement sujettes à caution, servent à indiquer qu’aucune source n’est pour le moment fournie concernant la provenance de cette information. Wikipedia étant modifiable par tout internaute, il est important de préciser ces sources, car elles permettent au lecteur d’évaluer la fiabilité du contenu.

C’est ensuite devenu une private joke, une blague comprise uniquement des initiés. On a ainsi vu des autocollants [citation needed] apposés sur des affiches, dans la rue, à la suite d’affirmations particulièrement péremptoires.

Xkcd, une célèbre bande dessinée sur Internet, a également consacré une planche à ce sujet (l’une de mes favorites). On y voit, lors d’un discours politique, un membre de l’assemblée tendre un panneau [citation needed] à l’adresse de l’orateur, l’invitant ainsi à fournir des références pour étayer ses affirmations et ses promesses (voir plus haut).

Panneau publicitaire représentant un burger. La publicité comporte un texte vantant les mérites du burger. Un autocollant avec le texte « citation needed » a été collé sur la publicité, à la suite du texte.

Burgers built with what you love (citation needed). Matt Mechtley, CC-by-sa

Je pense que la volonté, parfois même la manie, d’indiquer la source des informations ajoutées dans les articles de Wikipedia a un effet profond sur ses auteurs. C’est une impression que j’ai particulièrement ressentie lors des différentes rencontres avec des Wikimédiens, de France ou d’ailleurs. Ils ont souvent les mêmes réflexes, la même tendance à immédiatement exercer leur esprit critique face à n’importe quelle information.

Malgré la quantité de reproches que l’on peut faire à Wikipedia, il est au moins une influence positive que l’on doit lui reconnaître : au milieu de la quantité d’information prémâchée, prépensée que l’on subit à la télévision, la radio et sur Internet, participer à Wikipedia incite à développer et utiliser son esprit critique. En ce sens, Wikipedia crée une nouvelle génération de citoyens éveillés, qui exercent leur esprit critique face à l’information, notamment en cherchant à savoir d’où elle vient et si elle est fiable.

Ainsi, lors de la rédaction de ma thèse de doctorat, en particulier le premier chapitre, dédié à l’analyse du contexte et du travail existant, je me suis rendu compte à quel point les habitudes de « sourçage », héritées de la rédaction d’articles dans Wikipedia, faisaient maintenant partie de ma façon d’écrire. Je me sentais obligé de justifier toute affirmation par sa source : l’ouvrage, l’article de revue, le travail de référence qui permet à quiconque de vérifier les faits et éventuellement d’approfondir le sujet. Cette démarche paraît normal, car il s’agit de l’idéal de la rédaction scientifique ; pourtant, de nombreux livres, mémoires ou articles scientifiques ne font pas preuve de la même rigueur.

Certains pourront arguer que ce sens critique était déjà développé chez les Wikipédiens avant même qu’ils ne commencent à participer, et que cette catégorie de la population est plus facilement attirée par le concept de Wikipedia. Si c’est le cas, j’en suis un parfait contre-exemple. Il est vrai que j’ai également bénéficié d’une formation scientifique qui encourage la rigueur d’esprit mais, scientifique ou non, avant de m’impliquer dans Wikipedia, je n’avais pas le réflexe de mettre autant en question l’information qui m’environnait.

Pour finir, je dois reconnaître que rédiger des articles dans Wikipedia n’est pas l’unique facteur de mon changement de comportement face à l’information. En effet, il faut dire qu’à force de lire et d’entendre les aberrations proférées sans relâche par les journalistes (à propos de Wikipedia notamment, mais pas seulement), ma confiance en la presse en a pris un sacré coup. Voire même, a été totalement anéantie.

Licence libre, œuvre libre de droits, droits gérés, domaine public : mise au point

Collage de photographies avec effet « polaroïd »

Collage de photographies sous licence libre ou dans le domaine public

En anglais, « free » signifie à la fois « libre » (comme dans freedom, liberté) et « gratuit » (comme dans free sample, échantillon gratuit). Cette ambiguité a toujours rendu la vie difficile aux personnes qui tentent d’expliquer ce qu’est le logiciel libre ou le contenu libre. Un logiciel libre n’est pas forcément gratuit, et un logiciel gratuit n’est pas forcément libre.

Les francophones s’estiment souvent bien contents de ne pas avoir ce problème d’ambiguité ; expliquer ce qu’est une licence libre est suffisamment compliqué pour ne pas, de surcroît, rajouter des ambiguités sémantiques.

Le problème est que les francophones ont leur propre ambiguité, basée sur l’expression « libre de droits ». « Libre de droits » est une traduction de l’anglais « royalty-free » qui désigne un système de gestion des redevances, utilisé dans le domaine de l’édition et de la presse. Il s’oppose généralement au système de « droits gérés » (« rights managed », en anglais). Aucun de ces termes n’est synonyme de « gratuit ». Il faut payer l’auteur pour utiliser une œuvre « libre de droits » ou soumise à un système de « droits gérés ». « Libre de droits » ne veut pas non plus dire « domaine public ». Tentative d’explication :

  • Œuvre « libre de droits », ou plus exactement, « libre de redevance » : chaque utilisateur paye à l’auteur, une fois pour toutes, une redevance unique. En échange, l’auteur autorise l’utilisateur à utiliser l’œuvre autant de fois qu’il veut. L’utilisateur est cependant lié par un contrat qui lui est propre ; si un autre utilisateur veut utiliser l’œuvre, il doit également s’acquitter d’une redevance envers l’auteur.
  • Œuvre soumise aux droits gérés : chaque utilisateur négocie avec l’auteur une compensation financière pour chaque utilisation.
  • Œuvre sous licence libre : l’auteur autorise explicitement tout utilisateur à réutiliser l’œuvre, autant de fois qu’il veut, pour tout usage, y compris commercial : quiconque est libre de rediffuser l’œuvre, de la modifier, de la vendre, etc. L’autorisation est donnée a priori par l’auteur, et il n’est pas nécessaire de lui demander sa permission pour utiliser l’œuvre.
  • Œuvre dans le domaine public : l’œuvre n’est plus protégée par le droit d’auteur (en France, parce que l’auteur est mort depuis plus de 70 ans). Quiconque peut donc réutiliser l’œuvre comme il lui plaît1.

Dans les articles de presse consacrés à Wikipedia ou Wikimedia Commons, les média parlent souvent de contenu « libre de droits » quand, en réalité, ils veulent parler de licence libre. L’erreur est facile à commettre, en particulier pour les journalistes et les maisons d’édition, qui ont souvent recours au système de redevance ou de droits gérés (ou alors, ils abusent de la mention « droits réservés »).

Ça n’en reste pas moins une erreur.

Notes

  1. Le contexte général est ici celui du droit d’auteur français, et en particulier du droit patrimonial, qui est celui qui nous intéresse lorsqu’on parle de redevance et de compensation financière. Le droit d’auteur français comporte également un volet sur le droit moral, que je n’aborde pas ici.